dimanche 14 juin 2009

Le gai savoir


« Il est injuste de reconnaître à tout homme le désir d'interroger, et il est sans doute tout aussi injuste de reconnaître à notre culture le pouvoir de contredire ce qui a été transmis avec bonne conscience. L'injustice commise par Nietzsche découle en ces deux cas d'une générosité excessive et folle, mais on ne doit pas conclure que ce qui est ainsi prêté soit faux. Tout homme n'a pas envie d'interroger, la plupart ont plutôt peur de le faire : cela n'empêche pas qu'un homme, en tant qu'il est homme, est le seul animal capable de le faire. Cela n'empêche pas non plus d'estimer que notre culture — celle des bons Européens — est la seule qui s'élève contre la tradition et le fait désormais sans mauvaise conscience. Car cette culture a derrière elle tout un passé où la mauvaise conscience était la conscience elle-même, si bien que ceux qui avaient la force et le courage de combattre leur propre culture, qui étaient la mauvaise conscience de leur temps, n'en avaient que davantage mauvaise conscience. Mais la très mauvaise conscience de ces novateurs immoraux et impies naissait de ce qu'ils opposaient encore leurs vérités et leurs certitudes aux vérités et aux certitudes anciennes. On ne peut contredire joyeusement qu'à la condition de ne pas opposer certitudes à certitudes — à condition, donc, d'entendre que se situer par-delà signifie « rester au sein de l'incertitude », multiplier les questions et y répondre en risquant des hypothèses et en inventant des buts possibles. Le gai savoir n'est possible qu'à celui pour qui il n'est pas douloureux d'être habité de contradictions et d'être contredit. Les guerres sont alors des guerres joyeuses, et la joie ne vient pas de la destruction ou de l'humiliation de l'ennemi mais du sentiment de la force qui a permis de triompher. Il faut rencontrer des résistances pour avoir ce sentiment, et il faut donc savoir choisir ses ennemis. Une grande force ne doit se mesurer qu'à de grandes forces, c'est pourquoi ce sont les grandes choses qu'elle dépasse, au nom de ces grandes choses. Les petites, elles, se conservent, car c'est tout ce qu'elles désirent : se conserver. »
Monique Dixsaut, Nietzsche par-delà les antinomies, Chatou, éd. de la Transparence, 2006, p. 38.

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