mercredi 8 juillet 2009

Bernard Guerbadot


1999, exposition à l’ENAD Limoges, lithographies rehaussées et peintures sur papier.

« Bernard Guerbadot était de ces êtres rares qui accompagnent la vie de ceux qu'il a croisé au delà de la rencontre, et aujourd'hui malheureusement, au delà de sa vie. Car il savait faire advenir les choses, ouvrir nos regards au monde et nous permettre d'y puiser notre matière et notre richesse : une certaine façon de se déprendre de l'ordre des choses. » Extraits du texte que Philippe Cyroulnik (directeur du 19, CRAC de Montbéliard) a lu au cimetière de Gondecourt.

« […] Bernard Guerbadot (1948-2005) assume ce qui détermine, pour chaque œuvre, son mode propre d’exposition, entre suspens, conformation au plan mural (le plâtre noir et brun de 1997), soclage (le plâtre quadrilobé noir de 2003) et clipsage sur des plots (le dessin de 2002).

Cette dernière œuvre de Guerbadot me semble pousser dans ses ultimes conséquences la logique d’intégration des appareils d’exposition amorcée par Robert Ryman dans les années 1960. Il le fait au nom de l’œuvre et en sa faveur, à l’instar de Daniel Dezeuze, Richard Tuttle ou Christian Bonnefoi, quand une autre possibilité fut d’exposer l’appareil d’exposition pour lui-même (Daniel Buren), avant que l’exposition comme genre et médium ne s’établisse aujourd’hui pour beaucoup comme un lieu commun. Dans le dessin clipsé, les plots reprennent précisément les contours internes du dessin. Ils sont à la fois déterminés par la nécessité de trouver un moyen de tenir l’œuvre au mur et déterminants pour la perception tendue que l’on a du dessin en avant de la paroi, dont la qualité de blanc a été appliquée sur les plots. Ainsi ces plots apparaissent-ils comme des éléments muraux en ressaut où vient se clipser le dessin, qui impose au regard une sensation de totalité intégrant désormais aussi ces plots comme participant à la fois de l’intégrité de l’œuvre et de ses franges extérieures (bien qu’internes).

Ce souci accordé à l’intégration du mode d’exposition tient d’abord à une nécessité : comment exposer un plâtre ou un dessin mis en forme, quand de surcroît chaque choix (socle, suspens, plots, conformation au plan mural) infléchit la forme et la perception de l’œuvre ? »
Tristan Trémeau, “De brefs déplacements”


Bernard Guerbadot, Sans titre, dessin sur papier et kaolin, 28,5 x 27,5 cm, 2000.

« […] l'artiste n'intervienne pas seulement en surface de [la matière] mais à l'intérieur même de sa corporalité. Le pigment n'est donc plus déposé par l'artiste sur une surface, par couches successives, selon un principe additif de recouvrement. Il est incorporé au cœur même de la matière et les flux migratoires sont favorisés par l'intervention recto-verso sur l'épreuve. En intervenant également au dos de la feuille, cela permet d'évacuer le concept de support au profit de celui de surface où la matière devient support de sa propre couleur. Les formes, elles mêmes, sont moins le produit d'une suraccumulation sédimentaire de matières, de pigments, que la manifestation réactive de l'ultime surface où s'opère les transferts, les intégrations et les métamorphoses physico-chimiques des matériaux. En ce sens cette surface devient le lieu de l'expérience. Or ce lieu tient plus de la causalité que du topos. Faudrait-il encore pouvoir dissocier l'un de l'autre.
Lorsque Bernard Guerbadot stimule la migration du matériau, il la met également en parallèle à celle de l'esprit qui la porte, non en ce sens que l'esprit la formalise, mais plutôt qu'il s'en imprègne dans un même élan. Ces migrations, ces contagions ou résonances se multiplient dans l'espace et se diffusent dans, au travers, et par la surface […] le visible ici tient moins du vestige d'une action ou d'un geste révolus, comme il en est des œuvres de Franz Kline, mais bien du processus actif d'échange, de mutation, d'ingestion ou d'absorption des substances. C'est donc moins la condensation d'un moment intense devenu inerte, qu'une durée à travers laquelle tout s'inaugure et se met en œuvre à chaque fois que le regard s'y plonge. Il y a de la durée. Il y a de la suspension. En somme des tensions dynamiques. Chaque diffusion s'inventerait sous notre regard, tout en mêlant le tangible et l'ineffable.La série des ces dessins recèle une portion temporelle active. Celle de l'expérience migratoire des flux où le matériau se livre alors sans plus aucune retenu. Il n'est pas pour autant question d'animisme. Mais bien d'une explosion des possibles à travers la chimie des corps mêlés, à travers également une alchimie où la migration teinte l'œil puis sa rétine, pour se propager, pour s'étendre au cœur même de celui qui met l'œuvre à jour […] »
Olivier Beaudet, “Bernard Guerbadot : les résonances d'un effet papillon”


Bernard Guerbadot, Sans titre, relevé à l’encre de Chine sur papier, 80 x 120 cm., détail, 1979-97.

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