dimanche 15 avril 2012

Victor Hugo, Les arcs-en-ciel du noir

Exposition : “Les arcs-en-ciel du noir : invitation à Annie Le Brun”
Du 15 mars au 19 août 2012
Maison de Victor Hugo
6, place des Vosges
75004 Paris
Victor Hugo, Paysage aux trois arbres, 1850, plume et lavis d'encre brune, encre noire (?), crayon noir sur papier vélin.
« Affleurement des ténèbres […] émergeant d'un horizon qui n'est ni eau, ni pierre, ni lumière, mais affirmation de l'énergie noire qui tient tout le paysage, jusque dans la dérision du graffiti qui accompagne au verso ce dessin. À l'évidence, là s'exprime quelque chose qui déborde l'écriture et le dessin lui-même, rendant compte de ce qui se joue au-delà de tout contour dans la rumeur des choses. Débordement du temps aussi puisque ces châteaux de pluie, ces ruines de brume, ces villes de fumée, Victor Hugo les dessinera bien des années après, entre dix et vingt ans plus tard. Débordement du sujet enfin qui implique celui du médium, puisque jusqu'à la fin on pourra faire correspondre à un même dessin un grand nombre de textes, comme un même texte semblera faire écho à maints dessins.

Victor Hugo, Chemin de ronde d'un château effondré, vers 1850, plume, pinceau, encre brune et lavis, crayon de graphite, crayon noir, rehauts de gouache blanche, grattages sur papier cartonné beige.


Ce qui commence là avec Le Rhin ne va plus s'arrêter, suivant le cours de cette rêverie-fleuve. Je veux parler d'un progressif retour au noir, qui se manifeste par le fait qu'un grand nombre des lettres correspondant à chaque étape du voyage se terminent sur une vision nocturne ou crépusculaire. Plus encore, à considérer, dans la multitude des dessins qu'avec le temps ce voyage va continuer de générer, le nombre impressionnant de ces « châteaux de légende, escaladant, avec leurs cimes bousculées, leurs pignons en déroute, leurs clochers fous, les plaines ravinées d'un ciel saturé de pluies et gorgé de foudre"» (1), je ne peux m'empêcher de penser que Victor Hugo est là en train de se réapproprier l'espace du château, cherchant d'une brume à l'autre celui qu'il va faire sien et dont la singularité sera d'être toujours autre.
Je ne peux m'empêcher non plus de penser qu'il y va là de l'affirmation d'une inactualité qui vient conforter chez lui une vision de l'histoire moins cyclique que cosmique, où les êtres et les choses trouvent place parmi les autres événements naturels. Ce qui n'est pas sans changer le regard sur toutes choses : « Où cesse la certitude historique, l'imagination fait vivre l'ombre, le rêve et l'apparence. Les fables végètent, croissent, s'entremêlent et fleurissent dans les lacunes de l'histoire écroulée, comme les aubépines et les gentianes dans les crevasses d'un palais en ruine. » (2) Car on doit aussi au Rhin d'être la défense et l'illustration de cette analogie entre l'imagination et la végétation, où je me plais à reconnaître une des plus belles floraisons des arcs-en-ciel du noir. »

Annie Le Brun, Les Arcs-en-ciel du noir : Victor Hugo, éd. Gallimard, coll. Art et Artistes, 2012, 160 pages - 45 ill, pp. 62-63.


(1) J.-K. Huysmans, “Les dessins de Victor Hugo”, Ecrits sur l’art, éd. Bartillat, 2006, p. 436.
(2) Victor Hugo, Œuvres complètes, Le Rhin, lettre XIV, in éd. Robert Laffont, coll. Bouquins (quinze tomes), Voyages, p. 102.


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