samedi 13 mars 2010

André Masson dans Acéphale


André Masson dans Acéphale

« […] Avec la mort de Dieu, écrit Pierre Klossowski, l'homme perd son identité éternelle : « Le moi meurt avec Dieu ». Cette incroyable circoncision de la conscience n'est pas seulement négative. En n'ayant plus d'autre réfèrent qu'elle-même, la conscience se voit du même coup et délivrée du moi et délivrée de Dieu. La conscience sans identité est comme un corps sans tête. Avec le meurtre du « père », elle se décapite de son nom. Chez Bataille, l'acéphalité remonte à la fin de L'Histoire de l'Œil, où, dans « Réminiscences », éclate une aversion sans bornes pour son père aveugle. N'est-ce pas la haine de ses origines qui le pousse à se tourner vers la mort ? « La mort, écrit-il dans Acé­phale, est l'élément émotionnel qui donne une valeur obsédante à l'existence humaine ». Après tout la tête n'est jamais qu'une des extrémités du corps. Le centre est ailleurs. Chez Bataille, la vision du corps acéphale évoque le corps de l'initié re-centré sur la mort. D'où cette tête de mort dessinée par André Masson à la place du sexe. Là où est le sexe, mortis et vitae locus, la mort est aussi abstraite que la naissance. Bataille va plus loin en disant que l'acéphale « réunit dans une même éruption la Naissance et la Mort ». On retrouve ici la dialectique du Grand Jeu, celle de l'identité des contraires. André Masson lui aussi s'est identifié au corps acéphale.
Tossa, en 1936, un petit village de pêcheurs, une petite maison froide. C'est là dans un état d'ébullition qu'il a réalisé ses dessins à partir de quelques indications de Bataille : l'arme de fer ou du sacrifice, la grenade ou le cœur enflammé, le dédale du ventre. Pour le reste, Masson s'est fié à l'automatisme de sa main, à ses propres thèmes, à ses phantasmes. Que de symboles chauffés à blanc dans chacun de ses dessins. Mieux vaut obscurément les percevoir dans notre subconscience que de prétendre leur donner tel ou tel sens. Pour ne prendre qu'un exemple, le volcan qui jaillit du cou du supplicié n'appelle pas une lecture univoque. Son pouvoir d'évocation nous trouble par son indétermination. Du coup, c'est notre conscience elle-même qui s'entrouvre l'éclair d'un instant à l'indétermination de son propre néant. Un volcan à la place de la tête qui serait une exaltation du néant, c'est dire que l'intensité acéphale est un état de grâce...
Enfin, Acéphale c'est avant tout la revue de Bataille. C'est lui qui en donne le ton, le sens subversif, l'orientation. Sa réédition fac-similée nous restitue la sensibilité de sa typographie, celle de son format, les bouleversants dessins d'André Masson sans lesquels le mythe du corps acéphale perdrait beaucoup de sa puissance d'évocation, les textes des amis de Georges Bataille, les siens prenant dans leur mise en page originale un sens plus explosif que dans la réédition de ses Premiers Ecrits où ils sont perdus dans le labyrinthe d'autres articles. Ainsi nous est rendu le signe obsédant de l'homme sans tête. Ce « signe de vide » est nôtre. Plus nous l'interrogeons, mieux nous prenons conscience du pire. L'acéphale nous regarde : il n'y a personne en nous. Georges Bataille merci, la religion de la mort est vivante. »

Michel Camus, en introduction à la réédition en fac-similée chez Jean-Michel Place en 1995, volumes 1 à 5, juin 1936 – juin 1939.

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